SERGE GÉRARD SELVON
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03.12.2017

JEANNE GERVAL-AROUFF

J.G.A-4.pngJ.G.A-1.pngExodus.pngIMG_0677.jpg

             JEANNE GERVAL-AROUFF AUX CONFINS DE
                           L`INTERDISCIPLINARITÉ

 Jeanne Gerval-ARouff, poétesse, nouvelliste, plasticienne, critique d´art (dans la lignée de René Noyau et Pierre Renaud), et touche-à-tout compulsif, à tort incomprise à Maurice, applique à partir d´une pratique plasticienne en apparence erratique, le principe de l interdisciplinarité, qui est non sans rappeler ce qui, à la fine pointe de l ́innovation culturelle, triomphe dans les années fin 70 en Europe et définit désormais la perception contemporaine de l ́art … 
En Allemagne, Le Professeur Joseph Beuys, notre maitre à penser à l ́academie des Beaux Arts de düsseldorf, donnait déjà le ton dans les années fin 60 avec son slogan: “l ́extension du domaine de l ́art“. Aujourd’hui un acquis, une évidence. La démarche plasticienne est une attitude intellectuelle. On pense d’emblée au charismatique curator du DOCUMENTA de 1972, Harald Szeemann, et son coup de Maitre : “When Attitudes Become Form: Live in Your Head“, manifeste associé à la montée en puissance de l´art conceptuel en Europe et dans le monde.  Le terme „Plastiker“, plasticien, est désormais le mot-clé, le sésame ouvre-toi, popularisé par Beuys dans les années 60 pour désigner les adeptes de la pluralité et de l´interdisciplinarité , prédisposition conceptuelle sine qua non des créateurs contemporains. Terme qui s ́est vite substitué fautivement à la dénomination conventionnelle “artiste-peintre“. Cela fait plus classe de se décliner plasticien. Or, le confinement mental de “l´artiste-peintre“ dans son atelier est incompatible avec l’ouverture de l ́interdisciplinarité, l ́art de questionner plusieurs disciplines pour répondre à des questions fondamentales…ce dispositif esthétique qui conduit à tisser des liens de complémentarité ou d ́interpénétrations en vue de cette extension beuysienne du domaine de l ́art, et que Jeanne met en pratique dans des attitudes ésotériques qui débordent de loin le cadre des disciplines traditionnelles des beaux arts. 

Quelques compatriotes se souviennent peut-être encore de mon premier vernissage  en 197l à la galerie Max Boullé, au cours duquel j´ai tenté d´explorer des paramètres interdisciplinaires au delà de la picturalité et du graphisme…www.sergeselvon.de - voir presse années 69/70.

Le suédois Pontus Hultén, directeur du centre Pompidou à sa fondation en 1977, a été jadis une révélation autant pour sa conception révolutionnaire du show/spectacle/événement/expo que pour l´interdisciplinarité qui sert dorénavant de prototype sinon de référence incontournable. 

Toutes les grandes manifestations muséographiques à sensation sont désormais conçues comme des grands-messes interdisciplinaires…

Le grand événement “LE MUSÉE MONDE - LE LOUVRE INVITE J.M.G. LE CLÉZIO“ au cours duquel notre compatriote Ananda Devi ouvrait le cycle de conférences d´écrivains n´était-il pas structuré dans cet esprit-là? (le dossier de presse de cette expo est gratuitement téléchargeable sur le net- louvre.fr)

                 JEANNE GERVAL - AROUFF  ET  MALCOLM 

Mon long sevrage de quatre décennies du biotope culturel mauricien m ´a privé des premiers balbutiements de l´ ère post-coloniale…La décolonisation s´ accompagnait ailleurs, en Afrique et en Asie, d´une crise identitaire, d´une vision critique des sources occidentales du savoir et de l´histoire. À Maurice, pas de changement de cap. Rien dans le domaine culturel qui nous distingue dans la grille de lecture des post-colonial studies, sinon le rayonnement d´une figure emblématique du glissement de paradigme, Malcolm de Chazal…et Jeanne est la personne à qui notre grand homme a confié en 1976 son ultime testament,  à L´Hotel National, qg de Malcolm comme chacun sait, dans des circonstances  conspiratrices dignes d´un scénario de polar, et dont Jeanne nous fait part dans la „Lettre à Malcolm“ qui préface la publication de „L´Autobiographie Spirituelle“… 

Cette “Autobiographie Spirituelle“ de Malcolm de Chazal, parue 2008 à L´Harmattan, figurait parmi les références consultées peu avant de venir à Maurice pour rencontrer les protagonistes de mes dialogues (avec les plasticiens de l´ile)… Hormis quelques reproductions visionnées sur ordinateur, j´ ignorais toutes les activités annexes de Jeanne, bref l´essentiel, voire la dimension interdisciplinaire de la démarche de la plasticienne. Je misais donc sur le dialogue pour rectifier le tir…

 

                               VISITE D´ATELIER 

 Au troisième étage d´une résidence sur les hauteurs de Floréal nous accueille Jeanne Gerval-Arouff dans son univers de création. Au premier abord, c´est un intérieur bourgeois, un peu encombré, peut-être. Malgré tout, quelques indices bien en évidence laissent supposer une polyvalence de certaines zones de l´appartement, qui légitimerait ainsi la fonction d´atelier. Notre objectif n´était-il pas au départ de dialoguer avec  le plasticien dans le sacro-saint microcosme de son lieu de travail  ?

Au balcon, qui s´ouvre sur une magnifique vue, un objet visiblement inachevé, se composant de feuilles de cuivres travaillées en relief et d´autres matériaux, signalise le lent processus de création. La grande diversité des œuvres dont on peut voir un peu partout alentour révèle les multiples facettes des investigations esthétiques de Jeanne. Une lecture attentive de certaines toiles se heurte parfois à la profusion de signes ésotériques de provenance inattendue évoquant une cabale hermétique. Le symbolisme cryptique des peintures accrochées inhabituellement en hauteur et des assemblages insolites suscite une ambiance onirique.

 Jeanne nous montre des documents photographiques qui dévoilent une retrospective des différentes étapes de l´ensemble de son œuvre. Elle est peut-être très touche-à-tout, mais les multiples centres d´intérêt sont abordés en profondeur.  La faculté de passer avec aisance d´un médium à un autre étonne. Et l´élégante facilité à s´adapter aux contraintes de matériaux réfractaires surprend encore davantage. Elle impose au basalte des formes élémentaires qu´on associe aux propriétés structurelles de la matière minérale, et n´intervient qu´avec des inscriptions sur les surfaces planes des figures cubiques. Le plâtre et le marbre n´ont droit qu´aux formes que Hans Arp nomme “Concrétion”. Les sculptures en bois respectent toutes les propriétés de nos essences locales. Le respect de la matière prime sur la forme. Les sculptures en basalte (matière qu´elle nomme “notre pierre identitaire”) ont toujours, même en modèle réduit, l´aura de monumentalité de vestiges archaïques : dolmens, menhirs…

                                       
Propos recueillis à Floréal 

Le symbolisme cryptique de Jeanne

Serge Gérard Selvon – Quelle est ta motivation ? L´expression artistique semble être un aspect important de ton quotidien.

Jeanne Gerval-Arouff – C´est un besoin vital. Sciemment créer, dans toute l´ampleur de cette activité, quelle que soit la matière, quelle que soit la discipline, c´est exactement ce à quoi j´aspire.  Et j´emploie souvent ce mot :“urgence“. Et c´est toujours dans l´urgence…tout a l´air en moi de se résumer là, dans cette urgence de créer, voilà, on a un grand mot : « créer », l´urgence de réaliser mes concepts dans toute la gamme des disciplines.

S.G.S. – Quand on jette un coup d´œil sur tes œuvres issues de différentes périodes de création, on se rend compte que ton travail a toujours un rapport avec le quotidien, avec le sol de notre pays, avec le destin de notre patrie.

J.G.A. – Oui, en grande partie, c-à-d., j´ai besoin d´explorer, si je peux dire, tout le sol mauricien, tout le sédiment mauricien, tu vois-là. J´ai besoin de l´explorer, qu´il soit philosophique ou qu´il soit culturel. Quelle que soit la terre, quel que soit le grain, j´ai besoin de l´explorer. Et ça donne un travail de traces multiples.

S.G.S. – Tu traverses souvent les frontières culturelles. J´ai trouvé dans beaucoup de tes travaux des éléments qui signalisent l´autre, si proche, qui soulignent l´altérité que l´on côtoie tous les jours.

J.G.A. – Tous les jours. Mais obligatoirement, parce que je vis chaque seconde intensément. Donc, quoi qu’il arrive et qui que je rencontre, obligatoirement il y a une résonance quelque part en moi. Et cette résonance-là, elle finit par s´exprimer. Je ne peux jamais savoir comment.  Elle peut s´exprimer par la peinture, par l´écriture, par la musique, par quelle que soit la discipline. Et je laisse sortir. Mais par contre - ce que j´ai compris à mon sujet - une chose peut surgir, là, aujourd´hui,  en tant que peinture, ce qui n´empêche pas qu´elle surgisse à un autre moment en tant que sculpture ou en tant qu´installation ou en tant qu ´écriture et tout devient un. Ça c´est un phénomène qui m´a beaucoup frappé …à la longue surtout. Donc, tout en puisant mon inspiration de mon sol, je suis aussi très préoccupée par la planète elle-même et tous les peuples qui y vivent ; donc, que mon inspiration ne vient pas que de mon sol.

S.G.S. – Pour certains de nos compatriotes plasticiens, l´insularité est un sérieux handicap. Ils souffrent d´être si éloignés des grandes métropoles de l´art contemporain. D´autres s´en accommodent et prétendent en tirer profit. C´est bien, pensent-ils, d´avoir du recul par rapport à ces évènements culturels d´outremer. Qu´en penses-tu ? 

Notre Pierre Identitaire

J.G.A. – Dans un certain sens, je trouve que c´est une aubaine…une aubaine à deux faces. Premièrement, être insulaire c´est être entouré de mer. Bien sûr, on est un point. Quand j´écrit sur l ´île Maurice, je dis « l´île point ». Cet océan autour est immense. Donc, c´est une manière de liberté qui peut nous donner une possibilité d´envol. On n´est pas gêné, aucunement, physiquement, et en même temps, il y a aussi : « moi, j´aurais pu nager toute ma vie » . Or de nager toute ma vie, c´est une autre  sensation de liberté, et aussi une sensation de pureté. On a l´impression que tout ce qui est mauvais en soi est en train d ´être lavé, balayé, etc. Donc ça, pour moi, c´est un point majeur. C´est purificateur et ça a une valeur symbolique. La matière elle-même a une espèce de fonction de laver littéralement, et pas seulement, mais aussi d´entraîner tout ce qu´íl y a d´impur. Donc il y a une première chose et l´eau salée davantage. Ça aussi c´est un point majeur. Il y a le côté laver, se sentir plus pur, et le côté liberté, se sentir libre, avoir tout cet espace, tout cet océan, tout cet air autour de soi.

S.G.S. – D´un côté, oui. Et de l´autre c´est la prison ! Non ?

J.G.A. – De l´autre c´est vraiment « le point ». Et alors là, attention! Si on fait un pas, on tombe dans l´eau. Et en même temps, si on fait un pas vers l´autre, on a souvent l´autre contre soi aussi.

S.G.S. – On est donc condamné à la confrontation, à un constant face à face.

J.G.A. Alors, ça, on ne peut pas s´en empêcher. On est rattrapé à chaque pas. Il n´y a rien à faire. Mais ce qui nous donne - mais ça paraît très négatif, là - ce côté « enfermement », « impossibilité »…je parle surtout de « l´île point », notre île. Il y a comme une espèce… on parlait de mes pierres tout à l´heure… on est du même air, on est de la même terre, on est de la même pierre, pour moi c´est notre pierre identitaire et pourtant on ne se rencontre pas.

S.G.S. – Ah bon, c´est ton avis  ?

J.G.A. -  Quels que soient les efforts, ah si, il y a des cas isolés, mais je considère que l´île reste, jusqu´à un certain point, fragmentée. Je pense qu´on n’a pas encore réussi cette symbiose dont je rêvais, dont je rêve encore.

S.G.S. – Symbiose dont rêvait Cabon dans Namasté. Très optimiste, il rêvait de mauricianisme et de nation mauricienne…

J.G.A. – Moi, je rêve encore. Mais disons, j´ai comme l´impression par moment que l´on régresse. On fait quelques pas, et puis tout d´un coup je sens ce côté fragmenté-là d´une façon très forte, et après on refait encore quelques pas. Mais je ne peux pas dire qu´on soit arrivé à cette symbiose-là.

S.G.S. – Non ! Symbiose il n´y aura peut-être pas, mais une propension à des attitudes culturelles plurielles. N´est-ce pas ? C´est le point de départ de ce mode de contact entre plusieurs systèmes culturels que l´anthropologue et ethnologue cubain Fernando Ortiz Fernandez désigne par le terme « transculturation ». On ne cesse de développer des aptitudes transculturelles. C´est un processus permanent.

J.G.A. – Mais ça c´est important. Tous ces peuples qui vivent ensemble… je dis toujours, je suis de toutes les méridiennes. Comment dirais-je ?

S.G.S. -  Je crois que nous avons tous une sensibilité plurielle… 

J.G.A. – Obligatoirement et heureusement. Heureusement parce que cela nous aide à plus de tolérance, à un entendement plus profond. Obligatoirement on ne pourrait pas vivre ensemble dans une telle multiplicité.

S.G.S. – On a quand même jamais connu de pulsions génocidaires, on n´a jamais eu de nettoyage ethnique…

J.G.A. – Non, non, si on le prenait de façon extrême, on a jamais eu ce genre de cataclysme social et il n´y en aura jamais. Il y a eu une révolte à un certain moment, mais quand on regarde ce qui se passe ailleurs, non, c´est pas cette scission…

S.G.S. –  On est très admiratif, quand je raconte en Allemagne, que je viens d´une île où coexistent pacifiquement plusieurs cultures, plusieurs groupes ethniques et plusieurs religions. Nous, les déplacés de la colonisation, malgré les différents degrés de déculturation et d´acculturation que les composantes de cette migration ont subis à travers l´histoire, on a quand même appris à vivre ensemble pendant plusieurs générations et l’on a acquis au fil du temps des compétences interculturelles. 

J.G.A. – Ah, tout à fait, des compétences que nous avons de naissance. Mais tout cela donne un produit. Cela nous rend en un sens plus solide. Tu vois, parce que ça a développé notre tolérance. Chacun a sa religion, chacun a sa langue…

S.G.S. – Et l’on respecte les codes culturels d´autrui…

J.G.A. -  Ça c´est un respect que nous avons presque dans nos gènes. Donc, tout ce côté que j´ai cité tout à l´heure qui pourrait paraître totalement négatif a généré tout ce côté positif de ce vivre ensemble, quasiment pacifique. Donc il y a ça, il y a aussi un point intéressant dans cette exiguïté de l´île, c´est que ça nous oblige presque à sortir de l´île. On éprouve comme un sentiment d´étouffement, et on a comme un besoin de s´en aller ailleurs. 

S.G.S. – Oui, prenons par exemple le mot qu´on emploie ici pour signifier ailleurs. On parle toujours d´outremer, terme un peu vieillot qu´on emploie encore pour désigner la métropole, mais surtout  pour idéaliser un ailleurs indéfini en dehors de nos côtes. 

J.G.S. – Je nommerais ça l´appel de l´ailleurs

S.G.S. – Même ceux qui ont la possibilité de faire la navette entre l´île et les grandes métropoles ont tendance à mythifier ce lointain ailleurs, l´outremer.

J.G.A. – Mais c´est un besoin. Et je pense que nous avons ce besoin-là, parce que l´espace est trop petit déjà et qu´il faut respirer à un certain moment, donc il y a cet appel de l´ailleurs et une fois qu´on a connu cet ailleurs,..

S.G.S. – on se sent mieux chez nous ?

J.G.A. – Non, lorsqu´on est loin et que l´on revient, on découvre mieux le chez nous, et il y a un tas de choses que l´on découvre avec un autre œil, je dirai.

S.G.S. – Et que penses-tu de la mondialisation, dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles  ? La mondialisation par rapport à cet aspect de notre insularité  ? Ne penses-tu pas qu´on l´a longtemps  pratiquée cette mondialisation, du moins sous ces aspects interculturels qu´on a abordés dans notre conversation ?

J.G.A. – La mondialisation !? On est plein dedans. On ne peut pas faire autrement. On aura beau être un petit pays, on aura beau être à dix mille kilomètres de tous les grands pays….

S.G.S. -  Tu sais, les touristes allemands à L´hôtel où je crèche sont emballés qu´on parle tous couramment deux langues internationales.  

J.G.A. – Pour eux c´est fabuleux. Et c´est une possibilité extrême, je dirais, que l´on a sur ce p´tit bout de terre, qu´on aurait pas partout…

S.G.S. – Et qu´on n’exploite pas culturellement… Nous avons à Maurice quelques jeunes auteurs  qui ont l´air de s´inspirer des études postcoloniales, de penseurs comme Edward Said ou Gayatri Spivak pour interroger les identités hybrides, mêlées, métissées qu´a pu créer l´histoire coloniale. Est-ce qu´il y a aussi une telle thématisation de la problématique identitaire dans les arts visuels ? J´ai l´impression que les plasticiens s´intéressent peu à ces concepts.

J.G.A. – Je suis entièrement d´accord avec toi. Dans les arts visuels, j´ai l´impression que la réflexion n´a pas été de ce côté-là. Certainement. Mais on pourrait aussi dire que comparativement l´écriture a plus de possibilités que les arts visuels pour aborder certains sujets, et moins d´aisance pour d´autres où les plasticiens excellent. Mais pour revenir à ce thème de l´identité, j´ai toute une série de travaux qui traite de Maurice dans ce sens-là. Par exemple j´ai une sculpture en pierre qui s´intitule « L´île Morne », donc tu as l´île, la sculpture elle-même, en pierre, avec un poème qui l´accompagne, et dans ce poème je traite de mes interrogations. Donc, j´ai toute une panoplie de travaux dans cette ligne-là. Mais qui peut être visuellement, comme cela, en Pierre ou en bois, comme cette sculpture qui se trouve dans le vestibule et qui s´intitule « Exodus ». Et ça c´est l´exode qui m´a marqué. Est-ce que tu te souviens de ce sombre épisode de notre histoire récente où tout un chacun a eu peur? L´indépendance  ou pas l´ indépendance ? Cette époque m´a marqué. C´était pénible à voir. Je voyais des gens très bien dans leurs situations, bien réussi une vie, tout d´un coup, d´une nuit à l´autre, tout vendre et partir. 

S.G.S – C´était comme un vent de panique.

J.G.A. – C´était une panique. Tout ça m´a marqué et ça a donné cette sculpture, qui sans en avoir l´air, s´appelle « Exodus », et qui pour moi exprimait cette douleur que j´ai ressentie à ce moment là de voir tout ce monde dans la panique, s´en allant, quittant leur pays, quittant derrière tout ce qui était leur vie pour aller vers l´inconnu, littéralement. Ce que je veux te dire, peut-être ce que tu vois ici, ne te dit pas cette partie de mon travail où je réfléchis sur ces choses-là, dont tu viens de parler,et qu´on voit ça plus dans la littérature et c´est exact…

S.G.S. – C´est beaucoup plus explicite en écriture…

J.G.A. -  que dans l´art pictural ou en sculpture. Non, c´était juste une parenthèse pour te dire que, malheureusement, ces œuvres ne sont pas là. Elles existent… Il y a les documents photographiques.

S.G.S. – En effet, tu as souvent exploré des aspects dramatiques de notre histoire récente.

J.G.A. -  Souvent. Très souvent même. 

S.G.S. – Ton vocabulaire artistique est très varié. Tu es un peu touche-à-tout. Ensuite je trouve ça extraordinaire que tu emploies notre matériau, le basalte, qu´on voit partout, et que personne ne voit en fin de compte. C´est tellement commun et partout qu´on ne l´emploie que pour faire des murs. Les Indonésiens font des sculptures magnifiques avec cette pierre. Comment as-tu découvert le basalte ?

J.G.A. – Étant très jeune j´ai toujours eu une attirance pour les montagnes. J´ai toujours été attirée par les montagnes. Toujours a un certain côté ésotérique ; un besoin d´aller de l´autre côté de la montagne. Mais la montagne elle-même, physiquement, si je puis dire, m´attirait. Puis j´ai senti un lien avec la pierre, que j´ai d´emblée appelé notre pierre identitaire. Tout de suite, ça m´est venue comme ça, d´un jet. Et j´ai ressentie ce lien, en même temps, notre terre, notre pierre, notre aire, notre élément, et à partir de là, j´ai toujours vécu avec ce lien intime entre le basalte et moi-même, comme un autre moi, comme un alter ego.

S.G.S. – Géologiquement le basalte est une pierre très neuve. Ça nous jaillit des entrailles de la terre. Ce sont des témoignages géologiques, des épanchements laviques qui ont façonné notre île.

J.G.A. – En effet, et ensuite il y a aussi notre basalte bleu. Je ne crois pas que ce soit sans aucun sens. Je crois que cette couleur bleutée doit avoir un sens beaucoup plus profond qu´on ne le pense.

S.G.S. – J´ai toujours trouvé ça très dommage qu´on ne l´emploie que pour faire des tombes et des roches carry. À ce propos, je trouve que des roches carry ont parfois des proportions d´une grande qualité esthétique.

J.G.A. -  Ah, oui, superbe ! Tout à fait. Mais enfin, voilà comment m´est venu cette espèce d´attachement, ce lien invisible avec notre pierre identitaire.

S.G.S. – Pierre identitaire est un concept intéressant, inédit.

J.G.A. – Je l´appelle toujours comme ça. Et je fais d´innombrables totems pour représenter notre diversité ; on parlait tout à l´heure de la littérature mauricienne qui généralement chez nous parle plus souvent de ce qui nous touche en tant que peuple etc. Quasiment tous mes totems parlent de Maurice et de la diversité de son peuple. Chaque pièce représente une partie de la population mauricienne.

S.G.S. – Et, où est-ce qu´on peut voir ces œuvres  d´imposantes dimensions ?

J.G.A. – On peut voir une sculpture monumentale dans la cour de mon ancien campement á baie du Tombeau..

Serge Selvon. 03.12.2017.©

Serge Gerard Selvon - 12:01:05 | Ajouter un commentaire

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